Décédé le 11 août 2014 à Sidney, le Belge Pierre Ryckmans, alias Simon Leys, aura marqué le XXème siècle par son érudition, la qualité de son écriture et par la lucidité qui fit sa renommée lorsque, presque seul contre tous, il dénonça la supercherie de la « révolution culturelle » maoïste, au début des années 70.
La vie de Pierre Ryckmans/Simon Leys est un roman: de Taïwan à l’Australie en passant par le Congo belge, Rome, Singapour, le Japon… l’homme a jeté des ponts entre les rives de l’humanité. Il devient l’un des plus grands spécialistes de la culture chinoise classique. Tour à tour pamphlétaire avec ses écrits qui démystifièrent le maoïsme (« Les habits neufs du président Mao » puis « Ombres chinoises »), il fut aussi critique littéraire, auteur lui-même (« La mort de Napoléon » -son seul roman, « Protée et autres essais », « Les naufragés du Batavia »…) et amoureux de la mer, à laquelle il consacra une anthologie, « La mer dans la littérature française ».
Une biographie qui puise aux meilleures sources
Pour illustrer la vie et l’œuvre d’un tel monument littéraire, il fallait une plume de qualité. Celle de Philippe Paquet s’imposait naturellement. Sinologue lui-même, grand reporter pour La Libre Belgique, il a entretenu une longue relation d’amitié avec Pierre Ryckmans, avec qui il a d’ailleurs conçu ce projet de biographie. Impeccablement documenté, fin connaisseur de la Chine classique autant que de la Chine contemporaine et de ses arcanes, Philippe Paquet peut nous représenter sans la moindre difficulté des personnages inconnus de la plupart des Occidentaux ou des événements de l’histoire chinoise qui auraient échappé à la plupart des observateurs. Cela donne un ouvrage fouillé, parfois jusqu’à l’excès. Une biographie qui veut être à la fois introduction à l’œuvre de Pierre Ryckmans/Simon Leys aussi bien que référence scientifique à propos d’un auteur appelé à demeurer dans l’Histoire.
« Les oui-oui de la foule ne valent pas le non-non d’un seul honnête homme » (Sima Qian)
« Pierre Ryckmans est un homme dangereux » dira de lui François Bott dans un article dans Le Monde en 1991. Il voulait dire chasseur de mensonges, traqueurs de dévôts… C’est ce que l’on retient principalement de cet homme prolifique et sage, lucide et mordant lorsqu’il entreprit jusque sur le plateau de la célèbre émission « Apostrophes » de clouer au pilori les thuriféraires du maoïsme en énonçant les simples faits qu’il avait pris la peine de découvrir sous les vernis de la propagande chinoise et des amis de celle-ci. Mais il ne réservait pas sa plume fine et élégante aux seuls écrits sur la Chine. Tout l’intéressait, et cet éclectisme était sa cohérence à lui, « l’expérience d’une vie », disait-il.
Leys et Ryckmans, « des gémeaux surdoués »
« Erudit, jamais ennuyeux. Savant, capteur de détails. Son pessimisme rayonne d’espoir, sa violence n’est jamais mesquine. Il y a là une respiration impassible, ouverte à plus grande qu’elle », tel était le jugement de Philippe Sollers sur Leys, rapporté par Philippe Paquet. Jugement surprenant si l’on songe que Sollers, avec Barthes et d’autres intellectuels français faisait précisément partie de ces adorateurs du maoïsme que Leys se plaisait à débusquer. Mais Sollers dira plus tard que Leys avait raison: « Disons-le donc simplement : Leys avait raison, il continue d’avoir raison, c’est un analyste et un écrivain de premier ordre, ses livres et articles sont une montagne de vérités précises ».
Ces échanges, les citations de Leys et d’autres à son propos font le sel de cet ouvrage magistral. Car c’est bien un tour de force de cette biographie que de rendre la saveur et l’intelligence du propos de Leys sans être jamais elle-même ennuyeuse ou rébarbative.
On lit cette biographie comme on dégusterait un thé précieux. En en humant les parfums, en y trempant les lèvres. Et en se délectant du sentiment d’être un peu plus instruit à l’instant d’en tourner la dernière page.
Philippe Paquet, « Simon Leys, Navigateur entre les mondes », Gallimard 2016, coll. « La Suite des temps »