Il faut saisir toute l’importance de cette oeuvre majeure d’Antonio Scurati, débutée en 2018 et provisoirement arrêtée en 2023, publiée en français aux éditions Les Arènes. Dans cette chronique en trois volumes totalisant déjà 1890 pages1, l’auteur dresse le portrait de l’homme qui va dominer l’Italie d’entre les deux guerres, le « Ventennio », bâtissant un régime devenu générique de tous les totalitarismes mais cependant grotesque et vélléitaire.
D’emblée, dès les premières pages du premier volet « M, l’enfant du siècle », le lecteur comprend dans quelles éternelles frustrations le fascisme prend alors corps, se nourrissant tour à tour de la violence des Arditis, des craintes de la petite bourgeoisie face à la situation économique et de sa peur du communisme. Dans cette chronique serrée, dense, qui ne déroge à l’histoire que pour décrire des scènes échappant à la documentation, on lit en filigranes comment le fascisme éternel est aujourd’hui encore à l’oeuvre, sous divers oripeaux mais toujours avec les mêmes fondamentaux.2
Du petit instituteur romagnol au Duce du fascisme…
Au fil des trois premiers volets, le lecteur assiste à la prise du pouvoir par celui qui fut d’abord instituteur avant guerre puis journaliste et socialiste avant d’incarner la violence révolutionnaire fasciste. Un homme issu d’un chaos qu’il organise avant de soumettre toute la société italienne à son emprise, facilitée par la somme des couardises (du roi Victor-Emmanuel aux dignitaires du nouveau régime en passant par les artistes, les entrepreneurs, les militaires…) et la fascination, déjà, que l’ordre nouveau exerçait sur les esprits.
Dans cette course contre les institutions démocratiques, dont l’auteur montre à la fois toutes les faiblesses et les erreurs mais aussi les immenses vertus face à la brutalité des fascistes, certains épisodes sont majeurs. Ainsi la résistance du chef du parti socialiste unifié, Giacomo Matteoti. A la tribune de la Chambre le 30 mai 1924, il soulignera sous les huées des 350 parlementaires fascistes nouvellement élus et sous le regard impassible du Duce, les multiples fraudes et les méthodes des fascistes qui ont conduit à ce résultat, signant par la même occasion son arrêt de mort.
Personne ne peut croire que le fascisme dominant déposera les armes et rendra spontanément à l’Italie un régime de légalité et de liberté. Tout ce que le fascisme obtient le conduit à de nouveaux arbitraires, à des nouveaux abus. C’est son essence, son origine, son unique force […] Giacomo Matteoti, avril 1924
Scurati fait oeuvre de fiction mais il n’invente rien et il raconte l’histoire en train de se faire à travers les yeux et l’esprit de quelques-uns des témoins de cette tragique épopée: la maîtresse et mentor du Duce Margherita Sarfatti, l’étrange poète-aventurier d’Annunzio, le « boucher du Fezzan » Rodolfo Graziani, le podestat juif de Ferrare Renzo Ravenna, le ministre des affaires étrangères Galleazo Ciano, mari d’Edda la fille de Mussolini et fainéant notoire… Chacune et chacun tient un rôle dans cette terrible pièce dont le troisième acte se termine avec cette scène hallucinante du dictateur autrefois charismatique mais devenu épais et terne, lancé dans une diatribe sans flamme au balcon du Palazzo Veneziano pour annoncer et justifier l’entrée en guerre de l’Italie aux côtés de l’Allemagne. Et l’on ne peut s’empêcher de penser à cette autre figure de l’Ur fascisme, qui de l’autre côté de l’Atlantique rejoue la partition mussolinienne sur chacune des estrades de ses meetings de campagne…
L’homme de l’après
« M… » est une oeuvre qui renseigne bien plus que sur l’histoire des deux décennies qui ont bouleversé l’Italie: c’est une oeuvre qui en dit long sur la fragilité de nos démocraties et sur l’éternel retour du mal.
Antonio Scurati, qui a lui-même fait les frais d’une tentative de censure par la RAI alors qu’il s’apprêtait à lire un discours critique3 pour le gouvernement néo-fasciste de Giorgia Meloni, explique que le personnage de Mussolini est à ses yeux le premier exemple de ces leaders populistes qui n’ont rien à proposer, ni grand soir ni mythologie, mais qui s’avérent capables de « renifler » les humeurs du peuple et de les alimenter4. Mussolini, un homme sans programme ni principe -« le vide qui se remplit du peuple »- mû par son hubris hypertrophiée, comme le monde actuel en fournit par pelletées.
- Il y en aura cinq, conduisant le lecteur jusqu’au terme de l’aventure mussolinienne sur la piazzale Loreto de Milan ↩︎
- Umberto Eco Reconnaître le fascisme (Grasset, 1997). ↩︎
- Le texte intégral de ce discours peut être lu ici: https://www.lesoir.be/582538/article/2024-04-21/le-texte-dantonio-scurati-meloni-est-restee-fidele-la-ligne-de-sa-culture ↩︎
- https://www.lepoint.fr/culture/rentree-litteraire-antonio-scurati-benito-m-le-malefique-20-08-2020-2388400_3.php#11 ↩︎